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 Influence, incitation ou manipulation ?

Notre cerveau est doté de deux systèmes distincts complémentaires, celui des émotions et celui de la raison. La manipulation est concrètement l’attitude qui consiste à utiliser le système émotionnel des individus ou des foules en neutralisant la fonction rationnelle du cerveau pour influencer les comportements et opinions. Les théories psychologiques sont donc à la base de ce qu’on appelle l’ingenierie sociale dont nous avons pu exploré les fondements lors de ma conférence “A quoi sert vraiment la psychologie?“.

Pour rappel, la conception de l’Homme sous-jacente à la manipulation et au marketing est celle d’un Homme irrationnel et dangereux  dont les pulsions doivent être canalisées par les élites grâce à la consommation y compris de produits politiques que sont devenus les candidats aux élections. Elle est à la base du marketing et de la propagande inventées par le neveu de Freud, Edward Bernays pour le compte des puissantes sociétés américaines et du gouvernement des Etats unis dès les années 20. Elle nie donc notre conception française de citoyen rationnel qui doit choisir en intelligence avec ses congénères des choix de société pour les générations futures.

Nous allons donc voir dans cette 4° partie du dossier, comment l’UE et le gouvernement Macron nous influencent et gèrent nos perceptions pour contrer, comme annoncé dans la stratégie numérique de 2012, nos opinions négatives envers le numérique et endormir notre vigilance à propos de l’école et de nos données personnelles.

 

1 – Masquage des vrais débats

 

Afin de ne pas renforcer et neutraliser les opinions négatives sur l’économie numérique et les clouds au risque de voir compromettre le plan européen élaboré, tous les éléments scientifiques et sociaux listés dans la partie 3 de ce dossier, sont ignorés. Ainsi ne sont mis en valeur que les aspects pratiques et pragmatiques de la e-administration simplifiée et du e-gouvernement, cet argument fallacieux qui nous oblige à nous doter tous d’équipements (PC, imprimante, internet) et de compétences informatiques; une tactique idéale pour doper ces marchés et les bénéfices financiers.

Comme nous l’avons vu, trop peu d’études ont été commandées sur l’impact de l’introduction du numérique à l’école. Cette tendance est généralisée à tous les secteurs impactés par le numérique.

Toutes les alertes lancées par presse interposée le plus souvent sont évoquées séparément, isolées et relativisées afin de ne toucher qu’une faible partie de la population. Les rares éléments dans un débat public visent à rendre le peu de personnes touchées entièrement responsables de leur propre utilisation. Cette pratique dédouane ainsi l’Etat de son rôle traditionnel de protection sociale et maintient l’illusion de liberté d’expression de la presse et de la démocratie. La controverse constante ainsi créée engendre la confusion dans les esprits et l’état d’impuissance apprise qui mène droit à la dépression selon la théorie de Martin Seligman.

C’est ainsi que Bernard Veyret, le directeur de recherche du CNRS à Bordeaux du laboratoire dédié aux études sur les ondes électromagnétiques au niveau mondial se trouve être également membre de l’ICNIRP (institut qui établit les normes) tout en étant membre du conseil scientifique de BOUYGUES TELECOM. Ce laboratoire concentre dainsi les financements de recherches des opérateurs par le biais de fondations ou de l’Union européenne. Un reportage enquête France 3 “Mauvaises ondes” rapporte grâce aux interviews de différents protagonistes, le rôle central que joue ce chercheur dans la controverse scientifique et le manque d’études fiables à ce sujet. Un conflit d’intérêt majeur qui ne peut que nuire à la crédibilité de ses conclusions et de la situation confuse actuelle créée que déplore également l’ANSES.

 

2 – La libre circulation des données sous couvert de la protection des données personnelles (RGPD)

 

War is peace, freedom is slavery…

Photo du film 1″984 “tiré du livre de George Orwell

Le règlement européen dit RGPD imposé en mai 2018, nous  rappelle depuis cette date, tout au long de nos surfs sur le web que la première priorité des sites internet est “la protection de vos données personnelles”. Pourtant, ces fenêtres pop-up en limitent ainsi l’accès et contraignent notre libre circulation sur le web. En effet, sans accepter “librement” de livrer nos données, bon nombre d’entre eux ne sont plus accessibles et souvent vous obligent tout de même à accepter.

La dite RGPD est, de plus, vraisemblablement un slogan pour donner confiance car le réel titre du règlement rajoute « et relatif à la libre circulation de ces données ». Ce règlement européen , supérieur au droit national (cf son art. 99) contrairement à la directive qu’il remplace, déclare en son art. 1 §3 (p.32) :

 

« La libre circulation des données à caractère personnel au sein de l’Union n’est ni limitée ni interdite pour des motifs liés à la protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel. »   « Le droit à la protection des données à caractère personnel n’est pas un droit absolu; il doit être considéré par rapport à sa fonction dans la  société et  être  mis  en  balance avec  d’autres droits  fondamentaux, conformément au  principe de proportionnalité. » Règlement RGPD – 2016
 

 Type de communication institutionnelle pour le moins paradoxale : on vous protège sans que la protection de personne physique ne soit pas un motif de restriction de l’utilisation de vos données personnelles ! et qui jugera et décidera des critères pour la mise en balance de notre droit à la protection de notre vie privée « avec  d’autres droits  fondamentaux, conformément au  principe de proportionnalité » ?

Effectivement, afin que l’UE devienne « le plus grand marché numérique du monde», ses nouvelles priorités 2012 exigent la coopération et l’échange des données personnelles entre Etats membres appelé « interopérabilité transfrontalières »,  dans le but que chaque Etat puisse accomplir des tâches pour le compte d’un autre Etat. Cette stratégie mise sur le “cloud computing” (informatique en nuage) et démonte les « forteresses nationales » (sic) susceptibles d’entraver le flux libre de ces données dans l’UE et les transferts aux pays tiers respectant ce règlement. 

La stratégie de l’informatique en nuage (European Cloud Computing Strategy) s’appuie sur le pouvoir d’achat des finances publiques des pays membres ce qui nécessite de démonter également les “opinions négatives” (sic) des contribuables. Pour se faire, la commission européenne a constitué un comité directeur avec les ténors de l’industrie numérique européen (Ericsson, F-secure, ATOS, Siemens, Dassault, Accenture, SAP) mais aussi étasuniens (Amazon, HP, GT Nexus,..). 

L’Union européenne a donc mis en place, grâce au plan érigé par les géants de l’industrie numérique internationaux, un système de financement public vers les multinationales privées et de transfert de notre première souveraineté, la souveraineté de nos données personnelles à l’insu des populations. Un passage d’une société de droit de propriété au droit d’usage c’est à dire une marchandisation de nos données personnelles qui ne sont conçues que comme la matière première de l’économie de la connaissance et de cette société de l’information qui nous a été imposé.

Et c’est ainsi qu’Amazon, membre de ce comité directeur européen, dispose aujourd’hui des évaluations des compétences de tous les élèves de CP et CE1 accompagnée d’une douillette somme des contribuables même si dans les média Mounir Mahjoubi secrétaire d’État chargé du Numérique se vante de nous protéger des GAFAM lors de l’émission “Faut-il avoir peur d’Amazon?” diffusé sur France 2 le 1° novembre 2018…  Taxation du chiffre d’affaire uniquement qui s’avère de plus, subir un enterrement de première classe au plus grand bénéfice d’Amazon et géants du secteur. Toute restriction nationale étant formellement interdite par les traités européens c’est un pillage pur et simple auquel nous condamne l’appartenance à l’U.E..

 

3 – La ruse législative de l’interdiction des téléphones portables au collège pour doper le marché des smartphones et objets connectés (5G)

 

Contrairement aux apparences, la loi sur l’interdiction des portables dans les établissements scolaires claironnée par les médias et adoptée définitivement le 30 juillet 2018, a été modifiée le 3 août dans un vademecum envoyé aux établissements. Une fois clos ce débat public biaisé servant de paratonnerre, ce vademecum demande à chaque établissement de modifier son règlement intérieur afin d’y introduire l’utilisation des équipements numériques (tablettes et smartphones) à visée pédagogique dans le cadre d’expérimentations en partenariat avec les acteurs du privé de la EdTech (cf partie 1 du dossier) mais aussi grâce au principe A.V.E.C. (Amenez Votre Equipement de Communication) c’est-à-dire l’utilisation de son propre matériel.

 

« La nouvelle rédaction de l‘article L. 511-5 du Code de l’éducation, issue de la loi n° 2018-698 en date du 3 août 2018  est d’application immédiate. Elle impose à toutes les écoles et à tous les collèges une modification de leur règlement intérieur. »

Un double discours paradoxal, impose l’interdiction des portables sous prétexte de protection vis-à-vis des mésusages d’autrui (harcèlement, pornographies,…) au niveau du battage médiatique  tout en en généralisant l’usage à des fins pédagogiques et y incluant d’autres dispositifs (objets connectés). En donnant l’illusion de respecter l’intégrité et la santé des élèves, ce vademecum enfreint en réalité, frontalement les recommandations de l’ANSES qui dénoncent justement l’impact nuisible sur l’apprentissage (mémoire, concentration) donc sur la réussite scolaire  et recommande même à l’Etat de dissuader l’utilisation des ces nouvelles technologies notamment par interdiction de publicité (donc d’incitation à l’usage) pour les moins de 14 ans ou de diminuer les seuils d’émission d’ondes électromagnétiques (DAS).

Ce type de stratégie  communicationnelle du gouvernement semble à l’évidence inspirée par  des conseillers en communication  nourris des théories de la   Programmation   Neuro  Linguistique  ou  encore  de  l’Analyse  Transactionnelle  —  «fausses  sciences»  mais vraies techniques de manipulation mentale. Ces techniques de communication utilisent des modèles théoriques très puissants issus de Palo Alto (USA) pour manipuler et ainsi créer un cercle vertueux pour atteindre l’objectif pré-défini. En effet, afin de sortir d’un cercle vicieux qui vous empêche de faire avancer votre projet (comme ici le plan de déploiement européen de la 5G et de l’IA), il est recommandé en management et communication d’introduire ce type de paradoxe chez l’interlocuteur.  

Ce système de communication repose sur la double contrainte ou les injonctions paradoxales que nous pourrions définir comme des « ordres explicites ou implicites intimés à quelqu’un qui ne peut en satisfaire un sans violer l’autre ». Il est établi dans un cadre fixé et non négociable voire imperceptible : celui de la performance et réussite scolaire par l’acquisition de compétences vendables sur le marché du travail (et non plus du savoir).

Panneau illustrant  le double bind ou injonction paradoxale

 

Ce  recours  aux  injonctions  paradoxales créant un « double bind »  est ici utilisé par les  gouvernements  actuels et par l’UE. Ce type de communication paradoxale déviante ou perverse est pathogène socialement en ce qu’elle supprime et empêche la pensée créatrice de solution donc notre potentiel d’action et libre-arbitre. Elle se revêt trompeusement des oripeaux de « l’empowerment » et de l’e-démocratie (management participatif) afin de responsabiliser et valoriser l’autonomie individuelle chargée de devoir régler les injonctions paradoxales sans sortir du cadre pré-défini.  Dans notre exemple, c’est aux établissements de modifier leur propre règlement intérieur.  Elle piège aussi, parents et élèves qui ne pourront trouver de solution réelle aux mésusages de ces équipements. Chaque établissement et enseignants,le seront d’autant plus que les appareils seront la propriété des élèves (principe AVEC -Apportez son propre matériel numérique) ou fournis à visée d’expérimentation par un expérimentateur externe agréé. La stratégie sournoise est maintenant d’inciter les élèves d’acheter et disposer de leur propre smartphone ou montre connectée nécessaires pour réussir à l’école et réussir dans la vie… sous le doux nom de « l’école de la confiance ».

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