3° partie du dossier “La psychologie et les psychologues à la croisée des chemins : les injonctions paradoxales déontologiques en question”


Contrairement à notre DDHC de 1789 qui déclare nos droits naturels devant lesquels le pouvoir doit s’incliner, la Déclaration des Droits de l’Homme de 1948 (DUDH) est quant à elle, une sorte de charte de bonne conduite des classes dirigeantes mondiales signataires envers leurs sujets car elle est issue de la Magna Carta Britannique de 1215[1]. Cette dernière est le texte fondateur de la Common law (jurisprudences découlant des coutumes et pratiques) et a été inspirée à la noblesse anglaise par les excès de pouvoir et l’arbitraire royal qui enfreignaient leurs privilèges. Comme nous l’avons précédemment vu, ces chartes de libertés plus ou moins libérales, faisaient légion au Moyen Âge en Europe occidentale y compris en France[2].

Pourtant, « Depuis 1789, et plus exactement depuis 1793, lorsque des insensés eurent l’audace d’arracher à Dieu, pour la première fois, le gouvernement des hommes sur un canton de la planète, nous sommes marginaux et à contre-courant.» – citation extraite de l’analyse de la confusion mentale entre démocratie anglo-saxonne et République française par Régis Debray à l’occasion du bicentenaire de la Révolution française[3].

Tableau comparatif des déclarations des droits humains en France et au niveau de l’ONU et européen

Déclaration des Droits De l’Homme et du Citoyen

1789

Déclaration Universelle des Droits de l’Homme

1948

France

Préambule de la V° République – bloc de constitutionnalité

O.N.U. adoptée par 50 états
Droits naturels inaliénables dont tout le droit découle (lois, décrets,…) au plus haut de la pyramide des normes ;

1789 : 1° et unique constitution où le pouvoir national reconnait les droits naturels et s’incline devant eux; impose au pouvoir d’être assujetti au respect de ces droits.

Droits promulgués par le pouvoir et donc négociables avec celui-ci selon les pratiques et contextes au cas par cas. La régulation sociale s’effectue par les juristes : 1 pour 500 ou 1000 habitants (USA, GB, Allemagne) soit 2 à 4 fois plus qu’en France.

 

Elle menace le pouvoir :

–          Droit de «résistance à l’oppression», art 2

–          « ceux qui (…) doivent être punis » art.7 ;

–          « La société a le droit de demander compte à tout Agent public de son administration » art. 15…

Aucune menace claire contre le pouvoir
Droit naturel immuable, imprescriptible

issu de la nature antérieure et supérieure à toute législation humaine sauf celle établit par la volonté générale ne nuisant pas autrui (art. 4).

 

Droit positif   (théorie positiviste du droit)

droits inaliénables et imprescriptibles mais relatifs et négociables selon les usages et coutumes (jurisprudence, Common law,…).

Seule à distinguer l’HOMME et du CITOYEN définissant règles sociales mais aussi que :

–          « La loi est l’expression de la volonté générale » (article 6). Ces principes du contrat social fait passer logiquement de l’individuel au collectif : la Nation (pouvoir national succédant au pouvoir divin) n’est en fin de compte que le prolongement naturel de l’individu

–          permettent si besoin, de s’affranchir politiquement de la tribu, caste, famille,… et donc de toute oppression et idéologie politique, religieuse ou communautaire.

Droit de l’Homme uniquement qui donne un cadre et règles sociales à l’individu (relations entre individus et vis-à-vis du pouvoir)

 

 

Alors que la DDHC de 1789 nous protège des abus du pouvoir et de l’Etat, la DUDH nous replace au contraire sous la coupe et la tutelle d’un pouvoir mondial, celui des Nations unies et donc l’OMS également : Ces droits et libertés ne pourront en aucun cas s’exercer contrairement aux buts et aux principes des Nations UniesArticle 29-3 de la DUDH.

Le droit positif anglo-saxon est relatif et définit les droits fondamentaux par les usages et donc par les demandes individuelles, sociales et des marchés (jurisprudence). Par conséquent, se sont les demandes sociales qui régulent le droit alors même que, dans notre cadre d’exercice, nous sommes justement, psychologues, au carrefour des attentes sociales qui exigent de nous tant «la résolution magique des problèmes personnels que la maîtrise technologique des êtres humains» comme le précise l’exposé des motifs de notre code de déontologie de 1996.

C’est pourtant dans l’esprit anglo-saxon que la Charte européenne des psychologues a été adoptée à Athènes en 1995 comme consensus par 29 pays membres. Elle ne fait, aucune référence aux droits naturels et inaliénables spécifiques à la France et nous standardise de fait, pour nous soit disant nous « moderniser», avec le droit anglo-saxon qui est la « norme » européenne et même mondiale alors que c’est une régression inouïe civilisationnelle. La méthode même de la refonte de la déontologie sur la base du méta-code européen repose sur les principes typiques du droit positif anglo-saxon car elle prend comme référence les pratiques et jurisprudences supranationales pour établir une norme consensuelle, qui sont, de fait, imposés par la démarche comme supérieurs aux droits naturels humains en les ignorant tout simplement.

De surcroît, en terre de droit positif de la Common law basée sur les pratiques et usages, le pouvoir, bien plus que contourner le consentement du citoyen, cherche grâce aux mésusages de la psychologie et neurosciences, à l’obtenir et le fabriquer afin d’imposer les «bons achats»[4], les «bonnes décisions»[5] et les «bons votes»[6]. La dimension psychique et les études financées sur le cerveau humain et les foules servent depuis le début du XX° siècle aux USA à la « fabrique du consentement » pour asservir les populations en démocratie (marketing, public relation et spin doctor). Le documentaire de la BBC « The century of self » d’Adam Curtis de 2002 décrit comment les théories de psychologie (Freud, Gustave Lebon, Reich, palo Alto, Esalen,…) ont été utilisées aux USA par les marchés et multinationales pour faire basculer les sociétés dans la société de consommation afin de canaliser les pulsions humaines « mauvaises » sur les désirs et comment cette fabrique de l’opinion est arrivée en Europe dans le domaine politique pour le gouvernement des nations dans les années 80 par le plan Reagan/Thatcher[4].

En ce XXI° siècle, la technologie qui aura toujours un temps d’avance sur le droit, devient elle-même le droit en ce qu’elle crée des normes qui se substituent à lui dès lors qu’une majorité de personnes s’y soumettent. « Code is law » disait déjà en 2000 le célèbre juriste américain Lawrence Lessig[7]. D’ailleurs, « le juriste français, étranger aux cas particuliers que ne cesse de faire naître la mondialisation doit s’en remettre aussi à la Common law. En France, les transactions de l’ère mondialisée se traitent donc sous la direction d’avocats de Common law, de Grande-Bretagne ou des États-Unis à l’aide des techniques de ce système de droit, maître du cas particulier »[8].

L’être humain n’est alors pas considéré comme sacré mais est considéré comme un Homo œconomicus dans sa représentation théorique qui constitue la base du modèle néo-classique en économie. Il est utilisé par le pouvoir comme un outil qu’on manipule, qu’on achète, qu’on vend ou qu’on loue y compris par petits bouts (organes, gènes, données personnelles,…) au profit du progrès technologique (intelligence artificielle, transhumanisme,..) servant une dictature technologique dans une vision utilitariste et darwiniste de l’humain. La manipulation mentale et l’exploitation des biais cognitifs pour obtenir le consentement en démocratie deviennent le mode de gouvernement en terre anglo-saxonne aujourd’hui mondialisée et les psychologues et la science dans son ensemble, y deviennent des armes d’assujettissement des masses.

Ces instances supranationales basées sur la DUDH constituent de fait, pour nous en France, un retour à la servitude par le pouvoir féodal et aux privilèges (lois privées) qui ont été abolis par la Révolution de 1789 et la création du chaos social actuel favorable à un monde hyper-technologique hygiéniste et de surveillance globale.

Cette conception anglo-saxonne des droits de l’Homme, grâce à son caractère plus rudimentaire et favorable au pouvoir qui les promulgue et les négocie, forme un consensus majoritaire des dirigeants de l’U.E. et mondiaux via la DUDH de 1948. Une déclaration mondiale exigeant de tous les dirigeants du monde comme en France qu’ils s’inclinent devant les droits naturels de ses sujets et du peuple, aurait eu beaucoup moins de succès… qui peut en douter ? Par contre, ce cadre mondial consensuel constitue pour nous en France une régression sociale colossale et érode même notre spécificité et identité progressivement, nous mettant à l’index par biais de norme alors que nous sommes au contraire des fers de lance de l’émancipation des individus et des peuples depuis 1789.


II – La Convention des Droits de l’Homme et les droits fondamentaux européens, un cadre néolibéral contraignant pour la France depuis 2008 et une garantie de droits en trompe l’œil

Lire la suite : IV – Injonctions paradoxales au cœur de notre profession, une conséquence de la « compétence exclusive »  européenne neutralisant les droits naturels humains et la souveraineté


Sources citées

[1] « La Magna Carta de 1215 : un symbole de l’émergence des droits de l’homme? » par Pierre-Olivier de Broux, le 15 septembre 2015  https://www.justice-en-ligne.be/La-Magna-Carta-de-1215-un-symbole

[2] CARBASSE Jean-Marie – Préface des textes réunis «Droit naturel et droits de l’homme » Actes des Journées internationales de la Société d’histoire du droit Grenoble-Vizille » 27-30 mai 2009  https://core.ac.uk/display/159323239 En téléchargement sur https://www.pug.fr/extract/show/2468

[3] Régis Debray “Etes vous démocrate ou républicain?” Nouvel observateur – 30 novembre 1989 https://www.nouvelobs.com/politique/20150428.OBS8077/etes-vous-democrate-ou-republicain-par-regis-debray.html

[4] « The century of Self » (Le siècle du Moi) d’Adam Curtis – Série documentaire en 4 épisodes de la BBC 2 primé aux Broadcast Howards en 2003 https://en.wikipedia.org/wiki/The_Century_of_the_Self

[5] Le nudge et le comportementalisme – émission France Culture du 21/06/2020 –animée par M. Weitzmann avec Eric Singler, directeur général de l’institut BVA, en charge de la “BVA nudge unit”, Géraldine Woessner, journaliste au Point et Henri Bergeron, chercheur au CNRS au CSO (Centre de Sociologie des Organisations) https://www.franceculture.fr/emissions/signes-des-temps/le-nudge-et-le-comportementalisme

[6] « Gagner des élections grâce à vos données » – reportage Nouvo – RTS (Suisse) – video publiée le 30 avril 2017 https://www.youtube.com/watch?v=LYxDu4CN7aM

[7] TEISSEDRE Jean-Charles « Covid 19 la fabrique du consentement – Site Village justice Parution du 5 mai 2020  https://www.village-justice.com/articles/covid-fabrique-consentement,35131.html

[8] GORDON-KRIEF David « Revue générale de droit L’influence de la common law dans la pratique du droit, en France et dans l’Union européenne » Revue générale du droit Volume 32, numéro 1, 2002 https://www.erudit.org/fr/revues/rgd/2002-v32-n1-rgd01658/1028062ar.pdf

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