Cet article est paru dans le n°213 (octobre 2010) de la revue du SNP – Psychologues et psychologies

Temps de lecture : 9 mn

Je souhaite partager avec vous mon expérience de psychologue du travail au sein d’un service public et le vécu de mon épuisement professionnel. Ayant frôlé la mort, il va de soi que ma survie doit être utile à quelque chose et surtout à éviter d’autres cataclysmes comme ceux que j’ai vécus.

Après un DESS de psychologie sociale et industrielle (1995) et une année de chômage terrible, j’ai eu la chance d’être recrutée à l’Association Formation Professionnelle Adultes (AFPA),  dans une structure faite pour que notre discipline puisse réellement s’exprimer et évoluer : indépendance hiérarchique de la production de formation, code de déontologie dans la fiche de poste, institut national d’étude et recherche en psychologie d’orientation et d’insertion (CERP devenu INOIP),… La psychologie du travail, en tant que profession en France (2), a pris ses racines au début du siècle dernier en se plaçant résolument comme une science en deçà du patronat et des salariés (A. IMBERT et LAHY) pour répondre à la demande de l’État français de diminuer le « gâchis » social liés aux accidents du travail et surmenages professionnels (risques psychosociaux pénalisant les dépenses de santé publique et le progrès social dirait-on sûrement aujourd’hui).

Dans un service public organisé autour de la demande sociale de réussite de l’investissement formation pour les individus et la société, notre profession pouvait prendre son essor dans l’interaction entre recherche fondamentale et appliquée. Ce qui était formidable, c’était d’avoir la chance de pouvoir agir sur tous les paramètres possibles permettant de générer l’adéquation  individu/situation de formation professionnelle dans presque tous secteurs professionnels : recrutement, prestation d’orientation, médiation avec l’institution, formation, groupe, partenaires sociaux externes ou médicaux internes mais aussi ingénierie de formation et psychotechnique, bilans de compétences,… Ah, une compétence qui s’acquiert par boucle itérative entre le pronostic et la réalité, avec à la clé une vision sur les réelles suites de la formation (réussite à l’examen et emploi), c’est unique ! D’autant plus que cela concernait la quasi-totalité des secteurs professionnels donc des métiers (c’est-à-dire la possibilité d’une place professionnelle adaptée pour chacun) au niveau national avec des conditions de rémunération et un hébergement gratuit adapté aux contraintes financières des adultes.

C’est, avec le recul que je peux vous présenter ainsi l’AFPA : c’est, en effet, cela qui m’a précisément fait connaître la fierté et le bien-être d’être en phase avec un projet de société et le progrès social. Alors, comment se peut-il qu’un épuisement professionnel puisse survenir dans ces conditions ? En fait, parallèlement à l’acquisition de réelles compétences, j’ai senti peu à peu une oppression de ma hiérarchie et de mon institution, survalorisant un objectif de production quantitative déterminée par les baisses de budgets successives (suppression de la référence à la déontologie dans la fiche de poste, objectif de production par psychologue, diminution de suivi psychopédagogique, intrusion de la politique dans les méthodes d’intervention,…).

Toujours centrée sur la réussite du stagiaire et de la qualité de son parcours de formation, je vivais des tensions internes dont la fréquence et l’intensité ne faisaient que croître. Et alors qu’auparavant, tous les acteurs de l’AFPA étaient à l’écoute de ce qui pouvait à terme optimiser la réussite des stagiaires en adaptant son système, je me retrouvais avec les formateurs, confrontée à des murs. Plus moyen de faire entendre la moindre proposition ou idée susceptible d’améliorer la qualité de la formation dans la mesure où il fallait comptabiliser des heures travaillées par stagiaire, et dépenser le moins possible (y compris la sécurité et les prestations de suivi psychopédagogique). Pourquoi donc mon employeur ne se rendait-il pas compte que les conditions de travail imposées contredisaient l’objet même de notre existence ? J’ai essayé à maintes reprises de faire remonter mon opinion, d’analyser, de m’exprimer pour remettre en cohérence les injonctions paradoxales de la production chiffrée et l’enjeu social et humain de notre activité… ce surinvestissement fut non seulement sans succès mais au détriment de mon  image (constamment dévalorisée par ma hiérarchie), de mes relations avec mes collègues (distendues par le surmenage, le positionnement institutionnel différent d’un collègue à l’autre, la crispation politique des syndiqués, le repli sur soi,…) mais surtout de mon sommeil et ma santé. Je me retrouvais, en effet, seule face à toutes ces situations de plus en plus complexes et sans soutien professionnel réel,  consciente, de part les compétences déjà acquises, du coût humain et social à moyen et long terme qu’engendrait l’échec de la formation sur un public adulte déjà, le plus souvent, très fragilisé par une rupture professionnelle.

Je n’en dormais plus, j’ai connu des complications psychosomatiques d’une entorse (neuro-algodystrophie interminable), je faisais des psychothérapies (pourquoi je n’arrive pas à m’adapter ou à me faire entendre ?),… Je me suis aussi rapprochée de la profession (SNP), j’ai réalisé un bilan de compétences pour comprendre et agir en conséquence. Mais rien n’y a fait, mon stress était à son comble, par deux fois j’ai dû arrêter de travailler car je n’arrivais plus à diminuer la peur de ne pas savoir gérer les reproches et l’agressivité bien compréhensibles des personnes que je recevais. J’avais honte de l’institution que je représentais et ne savais plus quoi faire et décider qui soit en accord avec mes règles déontologiques. Avec le temps, mon mal être grandissait : plus j’augmentais mes compétences (expérience et réflexions au sein du SNP et perfectionnements) et plus l’AFPA restreignait la qualité de notre travail et notre potentiel d’action par des quotas de production d’actes « valorisés » déconnectés des besoins et du travail bien fait.

Mon investissement professionnel et mes compétences ne m’avaient rapporté que le mépris de ma hiérarchie ; et, c’est à la connaissance de l’attribution d’une prime individuelle à un jeune collègue qui, par sa seule surproductivité, permis d’atteindre les objectifs de résultats chiffrés du service, au mépris, bien entendu, des personnes qu’il recevait (attitudes amorales et nuisibles que nous étions obligés de rattraper derrière, quand les gens osaient se plaindre), qu’émotionnellement j’ai atteint l’ultime pallier avec une incapacité à recevoir les gens (2° arrêt de travail). Dans le brouillard émotionnel le plus total et « sonnée», j’ai décidé de prendre un congé sans solde et de réfléchir à un changement de métier ; décision tout sauf anodine, puisque mettant en péril mon autonomie financière, tout en gardant intacte la non résolution de ce mal-être. Professionnelle de l’orientation, je savais bien que  l’herbe n’était pas plus verte ailleurs quel que soit le secteur professionnel…

Á force de ruminations, rationalisations, nuits blanches, malgré le bonheur de la construction de mon couple et du projet d’un enfant, j’ai été victime d’un accident de la route avec traumatisme crânien sévère, 3 semaines aux urgences neurologiques, 2 mois en maison de rééducation et de repos… Et, ceci, précisément en retournant au travail le jour même où je devais poster ma demande de congé sans solde (2005).

J’en ressors avec des séquelles neurologiques réduisant grandement ma vie quotidienne, et ma vie professionnelle (licenciée pour motif médical en 2010) car mon système de traitement de l’information est fortement lésé. Mémoire et raisonnement sont devenus des ressources fondamentales pour compenser mon handicap et récupérer une bonne autonomie dans ma vie quotidienne. J’ai eu le bonheur d’être maman d’une petite fille et le bonheur de pouvoir être une mère satisfaisante (à mon grand étonnement). Je vous passerai les méandres dramatiques de la lésion de mon cerveau (handicap invisible) tout aussi désarçonnant pour moi-même (même extrêmement insécurisant car le danger venait de moi-même) que pour mes proches et les autres.

Tout au long de mon parcours, j’ai eu la chance d’être entourée par mon mari, de l’AFTC (Association de Familles de Traumatisés crâniens)  et  par un système de protection sociale exceptionnel en France m’ayant permis de me reconstruire avec des personnels soignants de qualité suffisamment bienveillants et stimulants, au niveau physique et psychique pour une reprise de l’autonomie quotidienne, de la vie familiale et sociale avec, comme dernière étape, le niveau social professionnel. Sans sous-estimer ni surestimer mes nouvelles limites, j’ai pu ainsi avancer grâce à des professionnels susceptibles de me reconnaître le droit de respecter mes limites et de les dépasser à mon rythme. Pourtant, je peux aussi témoigner qu’ils sont réellement coincés aussi par les objectifs de « performance » qu’on leur fixe comme je l’ai vécu à l’AFPA et je ne leur en suis que plus reconnaissante.

La question de ma reprise d’activité professionnelle s’est posée, bien sûr. Passionnée comme je l’étais par mon métier, je devais savoir quelle place je pouvais tenir en cohérence avec mon nouveau spectre de capacités et mon métier. J’ai donc repris mon poste en 2009 à l’AFPA après quatre années d’arrêt. Cette période a été terriblement éprouvante et mouvementée mais surtout très riche. Bien que soldée par l’issue prévisible d’un licenciement pour motif médical (coïncidant avec la date du transfert de mes collègues à Pôle emploi), elle a permis de connaître plus précisément mes limites et ressources  dans cet environnement socio-économique et donc la place que je pourrai y tenir.

Ma conception du monde était que ce qui était évidemment bon pour la société l’était de fait pour l’ensemble de ses membres et donc pour chacun. Mon rôle, en tant que psychologue, consistait ainsi à mettre de l’huile dans les rouages et à aider chacun à trouver un sens et une place qui le mettait en valeur, et donc servait aussi la société (gagnant/gagnant). Ceci n’était valide qu’avec le présupposé (qui était une réalité à l’AFPA) que la société joue réellement son rôle de protéger et prodiguer le bien-être à ses membres.

Très sensible à l’écologie, j’ai découvert un jour le rapport STIGLITZ (1) et appris que des scientifiques (science même qui était à la base du système économique actuel) démontraient que notre système économique était nuisible à l’environnement et au progrès social. Ils recommandaient d’établir des indicateurs de bien-être des populations afin de permettre aux gouvernants de prendre des décisions plus aptes à subvenir aux besoins des membres de leur société et au progrès social. Voilà donc une certitude qui s’effondre et qui m’ouvre des horizons immenses et en premier, me donne la clé pour comprendre ce qui m’était arrivé et pourquoi mon travail était de plus en plus méprisé par mon institution.

Cela m’était arrivé quelquefois de ne pouvoir cerner la variable (cause) qui aurait permis de trouver la bande passante d’adéquation individus/système. Mais, celle-là, macro-économique, je ne la connaissais pas, et, pourtant, elle explique tout. Voilà donc ma nouvelle grille de lecture : la performance sociale n’étant mesurée qu’avec le mauvais mètre étalon du PIB, c’est-à-dire purement financier et à court terme, les individus et leur production (travail) se voient évalués de la même façon. Les individus les plus adaptés au système et les plus « performants » sont alors ceux qui savent accumuler de l’argent et sans préoccupation de leur prochain donc les plus cupides. Les risques psychosociaux (ou psychopathologie du travail) sont apparus sous forme de burnout ou épuisements professionnels chez les soignants et travailleurs sociaux en premier lieu, puis se sont élargis à tous les autres secteurs professionnels. La mesure financière à court terme devenait l’objectif social unique sans prendre en compte les nuisances sur l’humain et la vie.

Même les services publics français (comme tous les services d’intérêts généraux en Europe), dont faisait partie l’AFPA, devaient maintenant se plier un à un à ce diktat depuis les lois de déréglementation financière et libéralisation des marchés publics signées par la France depuis 1985 afin de se mettre en conformité avec le principe de libre échange de l’UE.

Les services publics sont, en effet, inadaptés par essence à ces lois de la concurrence financière à court terme. Et, depuis 1985, la France, a engagé et met en œuvre la libéralisation de tous ses marchés publics. Les principes de liberté, d’égalité et fraternité que la culture de service public porte en elle, deviennent donc obsolètes et révolus ! Mais, comment mettre au rebus ces valeurs là de l’AFPA sans nuire gravement à ma propre estime, au sens même de notre travail et de notre existence et tout ça pour avoir un salaire ?  C’est évident ! Je ne pouvais que souffrir chroniquement des conditions que l’on me faisait subir, comme tout un chacun. Et voilà donc l’explication de tous ces risques psychosociaux et son ampleur croissante et dramatique au fur et à mesure de la « modernisation » de l’État (hôpitaux, France Telecom, système judiciaire et carcéral, police, La Poste, pôle Emploi, Éducation nationale,…).

Quand, il m’arrivait d’avoir une clarté aussi précise et étayée scientifiquement sur l’origine des dysfonctionnements nuisibles aux personnes et au collectif, j’avais alors une énergie démesurée car tout retrouvait le véritable sens de mon travail : chercher à rétablir l’adéquation individus/situation de travail. Et, c’est ce que j’ai retrouvé aujourd’hui. C’est juste le niveau d’intervention et potentiel d’action qui sont différents car seul le collectif peut le relever puisqu’il est a minima national, voire mondial.

Les publications d’ Yves Clot (chaire psychologie du travail CNAM) et de Christophe Dejours (chaire psychanalyse-santé-travail CNAM), m’ont permis d’avancer dans la compréhension des éléments ayant créé cette inadéquation à mon emploi et précipité mon épuisement professionnel. L’approche de la psychologie sociale également (Didier Truchot, « Épuisement et burnout » 2004) ainsi que les travaux sur la soumission à l’autorité (Stanley MILGRAM), tout autant que mon emploi de psychologue du travail AFPA et mes enseignements universitaires participent aux éclairages scientifiques balisant ma reconstruction. Cependant, depuis presque un an maintenant, je me rends compte que nous sommes quelques individus, isolés (psychologues ou non) à énoncer clairement le lien entre cette variable macro-économique et les nuisances générées dans le travail La psychologie, et particulièrement dans le champ du travail, est étonnamment absente des débats sur le bien-être et le progrès social (le dernier dossier du Monde n°398 de Juin 2010 sur le bien-être l’atteste de façon brillante puisqu’aucun psychologue ne s’y exprime !). C’est terrible ! Ma profession de psychologue du travail est la première à s’être constituée et à être reconnue socialement en France au début du siècle dernier (premier diplôme en 1926), et à être portée par l’État et ses institutions pour répondre à ce même besoin social (2) ; malheureusement, aujourd’hui, de par le désengagement de l’État français, elle se retrouve bien démunie et déstructurée, tout comme la psychologie dans son ensemble pour faire face à ces enjeux colossaux pour la société et sa propre survie. Sa genèse, en effet, n’a pu lui permettre de constituer une structure forte et autonome comme dans d’autres pays comme en GB par exemple (2).

Les clivages internes de la psychologie du travail (recherche fondamentale/appliquée, différences de méthodologies employées,…),  ont été, maintes fois constatés (4); cependant, tout comme ceux de la psychologie dans son ensemble, ils ont de nombreuses raisons historiques et sociales que chacun déplore (3). En effet, toutes les recherches et courants de psychologie du travail visant l’adéquation individus/situation de travail sont complémentaires et essentielles à la compréhension de problématiques spécifiques et complexes telles que le processus de mon propre burnout ou encore celle que j’ai rencontré en tant que psychologue du travail AFPA.

Le hasard n’a rien à voir avec mon accident, ce que j’ai vécu l’atteste. Si je n’avais pas survécu, mes proches avaient bien connaissance de mon mal-être au travail, mais nul n’aurait pu affirmer, comme je le fais moi-même aujourd’hui, de son lien avec mon accident. Dans nombre de cas, cela montre que le travail peut tuer indirectement sans que cela ne soit imputé au déterminant social. Le système économique actuel érige le financier à court terme au centre des sociétés et, ainsi, il déboussole les individus et les groupes de leurs repères et les détourne de leurs besoins et instincts notamment d’auto conservation.

Cette prise de connaissance et de conscience de notre environnement (principe de réalité) m’a permis de retrouver du sens et une cohérence interne forte. Cela me donne une énergie et joie de vivre malgré mes séquelles. Vous comprendrez donc pourquoi la possibilité de partager ces informations, expériences et analyses auprès de vous, défenseurs de la profession, s’inscrit dans ma dynamique et énergie actuelle. J’espère qu’elle pourra avoir le même retentissement sur vous qui ressentez le malaise et la tension de plus en plus forte entre ce qui fonde notre action et les mécanismes économiques et sociaux sans pour autant imaginer un complot que certains jugeront de type paranoïaque ou post-traumatique.

 

Valérie CHENARD, Psychologue du travail

 

Références citées :

  • Thèse de sociologie de la profession de psychologue du travail France 2005 Thomas LE BIANIC accessible en audio sur http://www.diffusion.ens.fr/index.php?res=conf&idconf=1863
  • Revue Psychologues et psychologies N°191 « Les psychologues et leur histoire » (décembre 2006) articles de Annick OHAYON (page 8) et Colette DUFLOT (page 15)
  • Christian GUILLEVIC « psychologie du travail » Nathan 1991 réédition 2005

 

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